Hé, Les Cons regardez-vous.
Il était une fois un royaume où l’on ne possédait rien, sauf la certitude qu’il fallait payer pour tout. Manger ? De l’argent. Dormir ? De l’argent. Respirer chaud ? Encore de l’argent. Se soigner ? De l’argent, évidemment. Même mourir coûtait une blinde – c’est dire la modernité des lieux.
Personne ne trouvait rien à redire. On avait tellement bourré le crâne des habitants qu’ils pensaient que l’argent poussait sur les arbres, sauf que les arbres poussaient surtout dans les coffres des mêmes qui possédaient déjà la forêt.
Dans ce royaume trônait la Banque. Une créature fascinante. Elle fabriquait l’argent avec rien, ou presque. Un matin, un pauvre diable voulut s’acheter une maison. Il alla voir la Banque, qui pianota sur ses écrans, renifla ses papiers, et – abracadabra ! – inscrivit 100 000 sur son compte. Pas de mine d’or, pas de petit lutin, juste une ligne de code. Mais la blague, c’est qu’il fallait en rendre 103 000.
— Mais où je les trouve, les 3 000 en plus ? La Banque, sourire carnassier, répondit : — Travaillez.
Et le gars travailla. Lundi, mardi, mercredi… Il travailla pour payer son logement, son chauffage, ses impôts, ses intérêts. Pendant ce temps, là-haut sur la colline, les riches mangeaient du gâteau. Le roi de la Banque, lui, haranguait la foule : — Il nous faut de la croissance ! Applaudissements, standing ovation, ovaires et testicules ravis. — Plus de production ! — Plus de consommation ! — Plus de crédit !
Certains commencèrent à avoir mal au cul. Mais la machine voulait tourner. Toujours plus de trucs à vendre, à acheter, à jeter. On devait consommer pour faire tourner l’économie. Et travailler pour gagner de l’argent. Et gagner de l’argent pour payer ce qu’on avait acheté, pour refaire tourner l’économie.
Un hamster économique dans sa roue, mais ici, courir plus vite, c’était la liberté ultime. Jusqu’à ce qu’un ou deux lèvent la tête : — Et si on arrêtait ? Silence. On sentit passer un vent frais sous la table du roi. Arrêter ? Impossible, il fallait rembourser les dettes. Pourquoi tant de dettes ? Silence gêné, banquier qui se mouche, ministre qui regarde ses chaussures. Une imprimante bancaire tousse dans un coin.
— Donnez-leur du travail ! Hurla le roi. — Ils travaillent déjà. — Qu’ils travaillent plus ! — Ils sont épuisés. — Qu’ils deviennent productifs ! — Ils n’en peuvent plus. — Qu’ils empruntent ! — Ils sont endettés. — Qu’ils consomment ! — Ils n’ont plus d’argent. — Qu’ils travaillent pour en avoir ! Et voilà le serpent qui se mord la queue, sous les hourras des plus riches, qui prêtent leur argent à ceux qui n’en ont pas, et voient gentiment remonter les intérêts dans leur baignoire dorée.
Les pauvres croient que le problème vient d’eux. S’ils sont pauvres, ils ne travaillent pas assez. S’ils sont endettés, ils sont mauvais gestionnaires. S’ils sont épuisés, ils manquent de courage. S’ils osent parler de partage, ils sont fous. S’ils rêvent d’autre chose, ils sont utopistes.
Alors tout recommence. On travaille, on paye, on consomme, on s’endette, on pollue, on recommence. Jusqu’au jour où un enfant demande : — Pourquoi faut-il de l’argent pour manger ? Silence. Question trop simple, trop dangereuse. Les adultes détournent les yeux, fixent les coffres du château, se grattent la tête. L’enfant insiste : — Donc, tout existe, la nourriture, les maisons, les machines, les gens… mais tout dépend de chiffres inventés par des banques ? Silence gêné, roi qui tousse, banquier qui transpire, ministre qui pianote sur son téléphone.
Et quelque part, un vieux grincheux ricane. Parce qu’il a compris que la farce est totale. On a réussi à persuader tout un peuple que la liberté, c’était de courir après des chiffres que d’autres inventaient. Et pendant que tout le monde court, certains encaissent les intérêts, peinards.
Bienvenue au royaume de la liberté économique. Ici, tu es libre de payer, de recommencer, de tourner en rond. Mais surtout, surtout… ne regarde jamais la machine. Parce que le jour où tu la regardes en face, ceux d’en haut commencent à avoir froid aux couilles.

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