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La Parole est aux Grincheux

Ce matin-là, Billy le Lucide, héros malgré lui de la saga familiale, avait l’impression d’être le personnage d’une nouvelle de science-fiction écrite par un humoriste fatigué. Son fils de huit ans, aux ongles bleus océan et à la jupe à paillettes, lui avait lancé un regard noir en brandissant le téléphone familial.

— Si tu continues à être fermé d’esprit, j’appelle le 119, Papa, avait menacé le petit, la lèvre tremblante de colère véritable.

Billy, qui avait cru avoir tout vu après le bug des années 2020, resta sans voix. Il se souvenait d’un temps où les menaces parentales consistaient à priver de dessert ou de console. Désormais, c’était la justice qui rôdait, prête à bondir de la poche arrière d’un enfant indigné.

Sa fille Julie — non, pardon, « Jul », car il fallait éviter toute trace de genre —, quinze ans et l’œil farouche, surgit à son tour.

— T’es vraiment un vieux boomer, Papa. Je t’ai déjà dit que je voulais qu’on m’appelle “iel”. Et puis change mon prénom à l’état civil, c’est pas compliqué.

Billy tenta de s’excuser, bredouillant qu’il ferait un effort, mais la jeune personne était déjà repartie, casque sur les oreilles, écoutant Jul-le-chanteur avec une ferveur religieuse.

Billy enfourcha son vélo, obéissant à la Loi Hidalgo de 2026, qui avait relégué la voiture au rang d’objet muséal. Trente-cinq kilomètres, tous les jours, sous le soleil de juillet, parce que la planète ne se sauvera pas toute seule. Il pédalait en sueur, dépassé par des lycéens au mollet affûté, rêvant d’un temps où l’air conditionné était encore un droit fondamental.

Arrivé au bureau, décoiffé, il croisa le regard vide de ses collègues. Personne n’osa relever sa tenue, ni même lui adresser un sourire : la loi sur le “jugement” veillait, et quelques regards de travers avaient valu à certains des amendes salées et, pour les plus téméraires, un stage de rééducation citoyenne.

Son chef l’attendait, l’air grave.

— Un blâme, Billy. Tu as oublié l’écriture inclusive dans ton mail d’hier. Une cliente s’est plainte. C’est la dernière fois.

Billy acquiesça, se promettant mentalement de relire attentivement chaque phrase, chaque virgule, chaque pronom. Il se sentait funambule sur une corde raide, au-dessus d’un gouffre de susceptibilités.

Sa collègue n’était pas là — « semaine de congé menstruel », précisa un post-it sur la porte. Il profita de cette absence inespérée pour fermer sa porte : geste rare, presque subversif depuis la loi MeToo et la paranoïa anti-portes closes. Il savoura ce moment de solitude comme on savoure un vieux whisky en cachette.

À midi, il ouvrit son Tupperware et contempla, résigné, son bol de tofu bio. La viande, à 65 euros le kilo, était devenue une denrée honteuse et hors de prix. Il se souvenait, non sans nostalgie, des barbecues d’autrefois, de l’odeur du poulet grillé, des blagues grasses lancées à la cantonade. Aujourd’hui, il aurait été traité de “carniste”, de “spéciste”, voire d’arriéré. Il opta pour le silence et une bouchée d’insectes grillés, riches en protéines et en ironie.

Le soir venu, Billy se laissa tomber sur le canapé, Netflix allumé. Il tomba sur une superproduction primée : Napoléon, incarné par Omar Sy, menait la campagne d’Égypte aux côtés de Joséphine, interprétée par une actrice mexicaine. À la fin, Napoléon, bisexuel et musulman, s’agenouillait devant la Révolution transgenre. Douze Oscars. Billy sourit, se disant qu’il avait assisté, sans bouger de son fauteuil, à une trajectoire historique sacrément stochastique.

Avant de s’endormir, il entama la lecture de « La Gloire de parent n°1 ». Autrefois, ce livre s’appelait « La Gloire de mon père ». On ne disait plus “père”, ni “mère”, d’ailleurs. Bientôt, “famille” deviendrait “unité de cohabitation intergénérationnelle”.

Billy referma le livre, l’œil mi-clos, et se demanda, dans un dernier éclat de lucidité, si la somme de toutes ces petites dérives n’était pas en train de dessiner une trajectoire bien plus étrange que tout ce qu’il avait pu prévoir. Il pensa à son fils, à “Jul”, à son chef, à la viande interdite, à Napoléon chantant du Jul sur Netflix.

Dans ce monde de lois imprévues et de normes mouvantes, Billy le Lucide n’était ni un héros, ni une victime. Juste un homme ordinaire, emporté par la stochastique, qui avançait, sourire en coin, dans la grande loterie du progrès.

Et dans le noir, avant de s’endormir, il se dit qu’il n’était pas sûr d’avoir tout compris. Mais il était certain d’une chose : demain, il faudrait encore pédaler.