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La Parole est aux Grincheux

La politique et les leaders… 2026

Histoire de seniors

Messieurs les dirigeants, vous commencez sérieusement à nous décevoir !

On atteint un âge où l’on préfère cultiver ses rosiers plutôt que d’écouter des fadaises polies débitées par des génies autoproclamés.

J’ai vu passer plus de gouvernements que vous n’avez organisé de cocktails. À force, je reconnais une vieille escroquerie, même si on l’habille d’un costume trois-pièces flambant neuf. Aujourd'hui, mes chers dirigeants, nous commençons sérieusement à en avoir assez.

Vous nous parlez d’avenir, de transition énergétique, de mobilité électrique, de développement durable, de nouvelles normes et de vastes objectifs pour 2030, 2040 ou 2050.

Dites-moi, avez-vous seulement regardé comment vivent ceux pour qui vous préparez cet avenir merveilleux ?

Croyez-vous réellement qu’un retraité qui hésite entre payer ses primes d’assurance-maladie et remplacer ses lunettes passe ses nuits à rêver de sa prochaine voiture électrique ?

Pensez-vous qu’une famille qui calcule ses dépenses alimentaires jusqu’au dernier franc se réveille le matin avec l’angoisse de savoir si son automobile disposera d’une prise de recharge dernier cri ?

Vous êtes devenus les éminents architectes d’un monde dont vous semblez avoir oublié les habitants. Le plus cocasse, c’est que vous persistez à penser qu’on devrait vous envoyer des fleurs pour vos prouesses.

Nous avons travaillé toute notre vie, construit des maisons, des routes, des entreprises, des écoles et des hôpitaux, élevé des enfants, financé les assurances sociales, cotisé à nos retraites et payé les impôts qui permettent aujourd’hui à vos administrations de fonctionner.

Nous avons connu des années difficiles, des crises économiques, des transformations industrielles et des périodes où il fallait véritablement se retrousser les manches.

Nous savons parfaitement que rien n’est gratuit et vos discours nous hérissent le poil plus sûrement qu’une coupe désastreuse à la tondeuse municipale. Chaque fois que vous annoncez une nouvelle générosité, nous cherchons celui qui recevra la facture. Et c’est souvent le même : le citoyen. Celui qui travaille, celui qui produit, celui qui économise, celui qui essaie simplement de vivre correctement sans devoir demander une autorisation, une subvention ou une dérogation.

Regardez autour de vous.

Les loyers deviennent un obstacle pour les jeunes. Les primes d’assurance-maladie dévorent une part croissante des budgets. Les indépendants croulent sous les charges administratives. Les personnes âgées voient leurs dépenses augmenter, tandis que leurs revenus peinent à suivre.

Pendant que vous organisez des conférences et des commissions. Vous rédigez des rapports.

Vous employez des experts pour expliquer les rapports d’autres experts, qui, eux-mêmes, commentaient les analyses d’experts d’hier. La boucle est bouclée, ne manque plus qu’un comité pour superviser le tout.

À force de vouloir gérer les problèmes, vous avez fini par créer une industrie qui vit de leur existence :

La santé : nous avions des médecins qui connaissaient leurs patients, des infirmières qui avaient encore le temps de leur parler et des hôpitaux dont la première mission consistait à soigner. Combien d’heures faut-il consacrer aux formulaires, aux justificatifs, aux contrôles, aux autorisations et aux discussions administratives avant de pouvoir accomplir ce qui devrait rester l’essentiel ?

Vous parlez d’efficacité pendant que la bureaucratie dévore le temps des soignants, d’économies, alors que les structures administratives deviennent de plus en plus complexes.

Les coûts continuent d’augmenter, on explique au malade qu’il faudra probablement faire un effort supplémentaire. C’est si pratique, le malade ne proteste même pas, il est déjà couché. Faut-il encore qu’il s’excuse de déranger ?

Puis il y a cette obsession de vouloir organiser notre existence : ce que nous devons conduire, comment nous chauffer, ce que nous devons consommer ou déclarer.

Bientôt, il faudra obtenir une autorisation pour ouvrir sa fenêtre lorsque l’air extérieur ne répondra pas aux objectifs de la commission cantonale de la ventilation responsable.

A mon âge, je sais qu’une absurdité, ça commence toujours par un épais dossier relié et des sourires satisfaits.

Le problème, ce n’est pas le progrès, nous l’avons toujours aimé, nous l’avons même construit. Cela devient un problème lorsque ceux qui décident du progrès ne sont plus ceux qui en subissent les conséquences.

Vous parlez de sobriété depuis des bureaux confortables, d’efforts collectifs depuis des institutions aux dépenses protégées.

Vous parlez de responsabilité financière à des citoyens qui doivent déjà compter chaque franc et vous vous étonnez que nous commencions à grincer des dents.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est cette maladie qui semble gagner nos démocraties : les responsabilités disparaissent à mesure que les fonctions deviennent plus prépondérantes.

Quand une entreprise se trompe, elle risque la faillite ; un indépendant risque ses économies ; le salarié risque son emploi.

Une politique publique échoue et on découvre qu’elle était nécessaire, que les circonstances ont changé, que les prévisions étaient incertaines et qu’une nouvelle réforme permettra de corriger la précédente. Et on recommence avec de nouveaux budgets, de nouvelles réunions et, parfois, les mêmes personnes. Vous avez inventé la seule profession où l’on transforme ses erreurs en arguments pour réclamer une rallonge budgétaire. Chapeau bas, messieurs.

Vous voulez emprunter à la France ce qu’elle a tant de mal à maîtriser : la centralisation, la complexité administrative, la multiplication des contraintes et cette conviction que chaque problème doit trouver sa solution par une intervention publique.

Nous avions pourtant construit une autre manière de vivre ensemble. Une démocratie proche du citoyen. Des communes responsables. Une certaine modestie dans la gestion des affaires publiques. Une culture où l’on cherchait d’abord à produire des richesses avant d’en discuter la répartition.

Cette Suisse-là possède encore de solides fondations.

Mais, je commence à trouver inquiétant le nombre de gens qui semblent vouloir les remplacer avant même d’avoir compris comment elles tenaient debout.

Permettez à un vieux grincheux de vous glisser une vérité qui risque de froisser vos costumes : nous, les vieux, nous avons de la mémoire, nous nous souvenons des promesses faites il y a vingt ans, des réformes annoncées comme définitives, des économies qui devaient arriver, des simplifications qui ont produit de nouvelles complications.

Nous nous souvenons aussi d’une époque où l’on pouvait critiquer une décision sans être immédiatement considéré comme un obstacle à la modernité.

Alors, chers dirigeants, épargnez-nous, pour une fois, la grand-messe sur la beauté de votre vision. On a compris, elle brille surtout pour ceux qui la regardent depuis vos fauteuils rembourrés.

Regardez plutôt ce qu’elle coûte à ceux qui doivent y vivre:  familles, travailleurs, artisans, les médecins et leurs patients.

Regardez ces retraités qui ont financé pendant quarante ans une prospérité dont on leur explique maintenant qu’elle devient trop coûteuse.

Souvenez-vous d’une chose.

Nous ne vous avons pas confié notre pays pour que vous puissiez y mettre à l'épreuve toutes vos idées. Nous vous l’avons confié pour que vous en preniez soin.

Un dirigeant qui oublie cela finit par prendre les citoyens pour des administrés, les contribuables pour des ressources et le pays pour une entreprise dont il serait le propriétaire.

Or, dans une démocratie, le propriétaire, c’est le peuple. Vous n’êtes que de passage.

Permettez à un vieux grincheux de vous donner un conseil que personne, dans vos confortables réunions, n’ose peut-être encore vous adresser.

Commencez par activer correctement ce qui existe avant de vouloir tout transformer. Apprenez à compter avant de promettre. Apprenez à écouter avant de réglementer. Apprenez à rendre des comptes avant de demander aux autres de faire davantage d’efforts.

Il viendra peut-être un jour où les citoyens cesseront de croire que les difficultés sont toujours passagères et que les prochaines réformes finiront par tout arranger.

Quand les plus jeunes demanderont des explications, nous, leur raconterons ce que nous avons vu : promesses, ambitions, erreurs, cette faculté de donner des leçons de responsabilité avec l’argent des autres.

C’est vrai qu’on peut supporter longtemps une direction déplorable lorsqu’on nous promet sans cesse que le prochain tournant sera le bon, mais il arrive un moment où l’on découvre que l’on tourne en rond depuis des années.

Alors, messieurs les dirigeants, avant de nous promettre encore un avenir magnifique, commencez par nous apporter un soutien acceptable.

Quand un cocher conduit sa diligence vers le ravin, ce n’est pas aux passagers de changer leurs habitudes. C’est au cocher de regarder la route.

Billy le Senior  Les Grincheux — les-grincheux.com