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Chronique d’un vieux professeur désabusé — Où va ce monde de débiles connectés ?

Humour Grincheux

BILLY LE GRINCHEUX · CHRONIQUE

Chronique d’un vieux professeur désabusé

Où va ce monde de débiles connectés ?

Ou comment la société moderne a réussi l’exploit de transformer des gens ordinaires en influenceurs décérébrés et experts autoproclamés.

Le vieux professeur grincheuxDans mon temps, l’école, ce n’était pas Netflix. On y allait pour apprendre à lire, à compter, et, sacrilège, à réfléchir. Moi, vieux prof, j’avais la sale manie de demander pourquoi on répondait « ci » ou « ça ». Pas de TikTok, pas de mode d’emploi en 2 minutes chrono : fallait se creuser la tête, et pas juste pour faire joli sur les selfies.

Le progrès est arrivé. Un génie de ministre (sinistre comme disait déjà Coluche) a trouvé la solution miracle : « On n’a qu’à filer un diplôme à tout le monde ! » Résultat ? Le niveau explose… à la baisse. Maintenant, tu as plus de diplômés que de neurones en circulation et on te vend ça comme une avancée historique.

On voit les jeunes défiler avec leurs beaux certificats.

Sacré progrès ! Avant, fallait sauter la barrière. Aujourd’hui, on l’enlève et on distribue des likes à ceux qui traversent le pré en prenant un selfie. Bravo les champions. On commença à distribuer des diplômes pour presque tout. Il y avait des experts en communication, des spécialistes de la motivation, des conseillers en développement personnel et même des diplômés chargés d'expliquer aux autres diplômés pourquoi ils avaient réussi.

Le bon sens, lui, se retrouve bien seul aujourd’hui. Ceux qui savent faire n’ont jamais eu besoin de certificat, mais dans ce monde, si t’as pas de diplôme ou de badge LinkedIn, tu n’existes pas.

Un jour, une invention débarque : la télé, puis Internet, puis les réseaux sociaux. On commence par partager des nouvelles. Très vite, on comprend qu’un mec qui se casse la figure fait plus d’audience qu’un autre qui bosse vraiment.

Ce fut une révélation.

Rapidement, les jeunes ne rêvent plus de compétences mais de buzz. Certains gagnent plus à montrer leurs fesses sur TikTok qu’en bossant toute leur vie.

Le Sinistre annonça que le village entrait dans une nouvelle ère économique, un garçon se filmait en mangeant son chapeau.

Dans mon temps, faire l’idiot sur la place, ça valait un verre et un coup de pied au derrière. Maintenant, tu fais le clown sur Insta, tu décroches un partenariat et tu donnes des leçons de vie. On marche sur la tête.

Le plus étonnant fut que ces nouveaux héros commencèrent à prodiguer des conseils sur tout. Un garçon qui n'avait jamais quitté sa chambre expliquait comment réussir dans la vie. Une jeune fille dont la principale occupation consistait à photographier son petit déjeuner enseignait les secrets du bonheur. Un autre, devenu célèbre pour avoir renversé un seau sur sa tête, donnait son avis sur l'économie mondiale. Tous écoutaient.

L'instituteur, lui, essayait toujours d'expliquer les fractions à ses élèves. Mais ceux-ci trouvaient qu'il parlait trop longtemps. Ils étaient habitués aux leçons de quinze secondes, aux applaudissements instantanés et aux vérités qui tiennent sur un écran.

Puis arriva en ville un marchand ambulant qui proposait une invention encore plus merveilleuse : une machine capable de répondre à toutes les questions.

On l'appela l'Oracle.

Plus besoin de chercher, de lire, de calculer ou de comprendre. Il suffisait de demander. L'Oracle écrivait les devoirs, composait les discours, rédigeait les lettres d'amour et fournissait même des opinions à ceux qui n'avaient jamais pris le temps d'en avoir.

Les élèves étaient ravis. Les professeurs un peu moins. Quant aux autorités, elles trouvèrent l'invention formidable : jamais autant de citoyens n'avaient produit autant de textes aussi rapidement.

J’ai voulu essayer. Je demandai à l'Oracle comment reconnaître un idiot.

La machine me répondit avec une politesse admirable, en douze paragraphes, trois définitions et quelques recommandations pour éviter de froisser les sensibilités.

Pas mal, cette machine. Elle sait tout, sauf quand il faudrait juste la fermer. Mais bon, aujourd’hui, mieux vaut briller en société avec des citations de tonton Google que réfléchir par soi-même.

Les années passèrent. Les villes n'avaient jamais compté autant de diplômés, autant d'experts, autant de célébrités ni autant de machines intelligentes. Les habitants passaient leurs journées à consulter leurs écrans pour savoir ce qu'ils devaient penser, manger, acheter, aimer ou détester.

Le vieux forgeron mourut. Personne ne savait plus réparer sa forge. On organisa donc une grande conférence pour réfléchir à l'avenir de l'artisanat, avec vingt spécialistes, quatre influenceurs et un ministre qui n'avait jamais tenu un marteau.

La conférence fut un immense succès. La forge resta fermée.

Un soir, le nouveau leader demanda au vieux professeur pourquoi il semblait si pessimiste face à tant de progrès.

Je regarde défiler cette génération bardée de diplômes, de smartphones et de certitudes. J’en vois un, parfois, qui se pose encore des questions, qui tente de comprendre comment tourne le monde au lieu de demander à Google. Peut-être le dernier gamin à se demander pourquoi, avant de demander comment. On me répond : « Aujourd’hui, tout le monde a accès à toute la connaissance du monde ! »

Justement, mon garçon. Maintenant, tout le monde a Wikipédia dans sa poche, mais plus personne ne sait lire entre les lignes. On like, on partage, mais réfléchir, c’est devenu ringard.

J’ai envie de remonter sur mon cheval. Au loin, une foule applaudissait un nouveau héros qui venait de gagner un million de spectateurs en essayant d'avaler une poignée de piment.

J’ai connu des ânes plus débrouillards que les humains d’aujourd’hui : eux, au moins, trouvaient leur chemin sans GPS. Maintenant, tu as des adultes incapables de rentrer chez eux sans demander à Siri. Chapeau à la modernité.

Le plus drôle, c’est que les ânes, eux, n’ont jamais eu besoin de diplôme pour avancer.

Le lendemain, le ministre annonça que le pays venait de battre un nouveau record en matière de réussite scolaire.

Les journaux célébrèrent cette formidable victoire de l'intelligence.

Pendant ce temps, la dernière école qui apprenait encore aux enfants à réfléchir fermait ses portes, faute d'inscriptions.

Avant, on flippait des bandits qui braquaient les diligences. Maintenant, on applaudit ceux qui braquent le temps de cerveau des gamins, et les parents leur offrent eux-mêmes le smartphone pour mieux se faire dépouiller. C’est beau le progrès, non ?